Etre Pierre

Je suis une pierre. Je le répète : une pierre. Je sais que vous ne pouvez pas me comprendre ; il faudrait que je vous explique ces quatre mots un par un, puis par groupes de deux et de trois ; puis tous ensemble : que je vous explique ce que je veux dire quand je dis « je » et quand je dis « être, » et quand je dis « pierre, » et ce que veut dire « être pierre, » « être une, » « être une pierre. »

Je suis cette pierre, avec cette arête vive, coupante, cette base nette, carrée, cette surface interrompue par une lézarde verticale, et avec sur l’autre, vers le bas, une entaille dentelée, et là, au contraire, une découpure concave. Mais le fait d’être pierre implique aussi que je fais partie d’une pierre plus grande dont je me suis détachée, montagne, falaise, chaîne rocheuse, couche basaltique, croûte terrestre, implique donc la participation à la nature de tout ce qui est pierre, et l’appartenance à la pierre unique, celle qui subsiste jusque dans le broyage de chacune des pierres.

En même temps, je dis que je suis une pierre, cette pierre-là, qui coïncide avec cette forme-là, nette et limitée, et qui exclut toute autre forme, tout autre volume. Je suis une pierre parmi d’autres pierres dans un monde de pierres, où n’existent que pierres, blocs et éclats et fragments et mégalithes et dolmens.

Je suis une pierre parce que tout autour de moi, des pierres confirment en la confrontant avec la mienne, notre commune nature de pierre, équilibrent et compensent le poids et le volume par quoi j’occupe l’espace, et permettent que l’espace contienne, outre l’uniformité de sa propre continuité vide, le mode spécial d’être de l’espace qu’est l’être pierre.

Italo Calvino

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